L’existentialisme est un humanisme : le livre qui a réécrit ma vie… et mes romans

Il y a des livres que l’on lit et qui nous accompagnent un temps, puis s’éloignent. Et puis, il y a ceux qui s’invitent dans notre vie comme un électrochoc, un miroir, une rencontre. Des livres qui ne vous disent pas seulement quelque chose sur le monde, mais sur vous. Sur ce que vous êtes, ce que vous faites, ce que vous choisissez ou refusez de choisir.

L’existentialisme est un humanisme de Jean-Paul Sartre est l’un de ces livres.

La révélation tardive

Il est entré dans ma vie comme on entre dans une pièce mal éclairée : à tâtons d’abord, puis avec une clarté foudroyante. Je l’avais lu jeune, mais je ne l’avais pas compris. C’est plus tard que le texte a agi comme un révélateur.

« L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. »

Cette phrase m’a secouée. Et elle m’a rappelée à l’ordre. Car au fond, avais-je vraiment choisi ma vie ? Ou m’étais-je laissée porter par les attentes, les rôles, les injonctions ?

Cette confrontation m’a menée à un acte fondateur : écrire. Écrire pour me retrouver, pour ne plus fuir. Écrire pour faire de la liberté un geste, et non une idée.

Mon parcours peut ressembler (de très loin) à une success story : une trajectoire cohérente, structurée, stratégiquement menée. Mais derrière cette ligne de vie, il y a eu des secousses, de la douleur, des fractures, des peurs et des pleurs. Des zones d’ombre. Et surtout, cette tension permanente entre ce que j’étais censée être et ce que je sentais au fond de moi.

La liberté comme responsabilité radicale

Sartre dit que l’homme n’est pas une essence figée, pas une nature à accomplir. Il est ce qu’il choisit de devenir, par ses actes. Or, j’avais longtemps agi sans réellement choisir. Je m’étais installée dans des fonctions qui me correspondaient, certes, mais que je n’avais pas interrogées. J’étais efficace, solide, fiable. Mais j’avais étouffé des zones entières de ma créativité, de mon besoin d’expression, de ma soif de vérité.

L’écriture est venue comme une urgence. Non pas un loisir, mais une nécessité. Un besoin de m’extraire du rôle pour rentrer dans l’être. Et c’est là que Sartre a commencé à m’accompagner vraiment.

On caricature souvent Sartre comme un philosophe austère. Mais L’existentialisme est un humanisme est d’une clarté saisissante, presque violente.

Ce qu’il dit, c’est ceci :
Vous êtes libre.
Entièrement libre.

Et cette liberté, vous ne pouvez pas vous en débarrasser.
Même si vous refusez d’agir, même si vous vous cachez, même si vous vous plaignez : vous choisissez.

Cette vision m’a bouleversée. Moi qui avais cru que la liberté consistait à pouvoir « faire ce qu’on veut », j’ai découvert que la vraie liberté est une responsabilité radicale. Et que tout ce que je n’osais pas faire — écrire, dire, m’exposer — relevait d’un évitement. D’un refus d’assumer pleinement qui je suis.

Ce texte m’a forcée à me demander :
Et si je décidais vraiment ? Si je devenais, en conscience, celle que je veux être ?

 » Souvent aussi la main qu’on aime,
Effleurant le coeur, le meurtrit ;  »

– René-François Sully Prudhomme

L’écriture comme acte d’engagement

L’engagement, chez Sartre, n’est pas un slogan. C’est une posture. Une manière d’être au monde. Chaque action, chaque parole, chaque renoncement même, est un engagement. Et pour moi, écrire a été cet acte d’engagement. Un saut. Un risque. Une traversée.

Quand j’ai commencé à écrire des thrillers, on m’a demandé pourquoi j’avais choisi ce genre. Et pourquoi mes histoires étaient si sombres, si tendues, si intimes. Parce que le thriller permet de mettre l’humain face à lui-même. Parce que c’est dans l’ombre que naissent les révélations. Parce que la tension dramatique permet d’aller au cœur des conflits moraux, des contradictions intérieures, des dilemmes existentiels.

Dans Le Bureau des Leurres, mon héroïne est DRH, comme moi. Elle est brillante, puissante, respectée. Mais elle est aussi en fuite. Elle ne veut pas voir ce qui la ronge, ce qui l’appelle, ce qu’elle refuse de devenir. Et puis un jour, la réalité la rattrape. Des suicides. Des lettres anonymes. Une vérité enfouie. Elle doit faire face. Elle doit choisir. Et elle comprend, comme Sartre l’écrit si bien, que refuser de choisir, c’est encore choisir.

Ce qui m’inspire chez Sartre, ce n’est pas seulement sa pensée. C’est sa vision de l’humain. Un humain faillible, souvent de mauvaise foi, parfois lâche, souvent ambigu mais toujours libre.

Mes personnages sont de cette trempe. Ils ne sont ni bons ni mauvais. Ils sont traversés. Par leurs blessures, leurs désirs, leurs peurs. Et ils avancent, tant bien que mal, vers une forme de vérité.

Une philosophie de vie et d’écriture

J’écris des romans qui interrogent. Des récits manichéens où les choix ont un poids. Où la liberté est une arme à double tranchant. Où l’on ne peut pas revenir en arrière. Et c’est précisément ce que je cherche à transmettre à mes lecteurs : ce vertige du choix. Cette prise de conscience que nous ne sommes jamais innocents. Que nous sommes auteurs de nos actes, responsables de ce que nous faisons de nous-mêmes — même dans l’obscurité, dans la complicité.

Sartre écrit que l’homme est responsable non seulement de lui-même, mais de l’humanité tout entière. Car en me choisissant, je propose un modèle aux autres. Je montre une voie. Cette idée m’a longtemps dérangée, puis elle m’a servie. Car elle donne un sens à l’écriture. Je n’écris pas seulement pour raconter. J’écris pour poser des questions, pour ouvrir des portes, pour provoquer des prises de conscience, pour nommer ce qui dérange.

Mon écriture est un acte politique, au sens sartrien : un geste de présence au monde, un refus de l’inauthenticité, une parole qui engage.

Cette philosophie ne s’arrête pas à l’écriture. Elle me guide dans mes choix professionnels, dans ma posture de consultante. Quand j’accompagne un client, je ne lui donne pas de solution toute faite. Je lui rappelle sa liberté. Et la responsabilité qui va avec.

Quand je prends une décision dans mon entreprise, j’essaie de toujours me demander : est-ce que je pourrai assumer cela dans dix ans ? Est-ce que cela me ressemble ? Est-ce que c’est un acte de lucidité ? Ou une fuite ?

Et chaque fois que je ressens du doute, de l’hésitation, de la peur… je me rappelle cette phrase :

« L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. »

Alors j’avance.

Mes romans ne sont pas des manuels. Mais ils portent en eux une vision de la complexité de l’humain, de la puissance du choix, de la nécessité de l’engagement et de la lucidité comme boussole. Je veux que mes lectrices et lecteurs sortent de mes romans un peu bousculés. Qu’ils se posent des questions, car c’est ce que Sartre a fait pour moi.

Nous vivons dans un monde où tout pousse à l’évitement. La distraction. La norme. La rapidité. L’oubli.

Mais Sartre, lui, nous invite à ralentir, à regarder, à choisir, à assumer.

Son livre m’a appris que l’essentiel n’est pas d’être parfaite, mais d’être vraie. Que l’on peut tomber, échouer, se tromper, mais jamais se fuir.

À vous qui me lisez :

Que faites-vous de votre liberté ?
Quelle histoire décidez-vous d’écrire ?

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