Écrire les silences : la poétique de la fêlure

Écrire les silences : de Sully Prudhomme à mes trois romans, la poétique de la fêlure

Depuis l’adolescence, un poème m’accompagne. Le vase brisé, de Sully Prudhomme. Un texte court, simple, presque silencieux. Mais sous la dentelle classique, il dit tout : la douleur invisible, celle qui ne fait pas de bruit mais qui change tout à l’intérieur. Celle qu’on ne voit pas, que parfois on ne comprend pas soi-même.
Un cœur peut se fendre sans éclater. Il continue de battre, mais plus jamais comme avant.

Ce poème résume à lui seul la mécanique intime de mes trois romans.

Dans Pas de deux, la faille s’installe dans la danse du couple : un regard, un mot, une absence… Rien de spectaculaire. Et pourtant, le lien s’effrite, l’un continue d’aimer, l’autre de douter. Comme ce vase, fêlé sans se briser, mais où plus rien ne tient vraiment.

Dans Le Bureau des Leurres, la fissure est sociale. Professionnelle. On pense tenir, s’adapter, survivre au sein d’un système. Mais il y a toujours ce moment de craquement. Quand la loyauté devient poison. Quand l’entreprise cesse d’être un cadre bien veillant pour devenir abyme.

Enfin, dans Sauvez-moi, le vase est une personne. Brisée par l’enfance, ou par ce qu’on n’a jamais voulu regarder en face. Le héros cherche à être sauvé, mais n’ose pas dire où il a mal. Il fonctionne. Il avance. Jusqu’à ce que la fêlure devienne béance.

Le vase brisé, c’est le fil discret qui relie mes romans :
Ce que l’on tait,
Ce qui casse doucement,
Ce qui reste debout mais ne tient plus.

J’aime donner une voix aux silences, aux fissures qu’on ne nomme pas mais qu’on porte chaque jour.

 » Souvent aussi la main qu’on aime,
Effleurant le coeur, le meurtrit ;  »

– René-François Sully Prudhomme

Le vase brisé de Sully Prudhomme

Le vase où meurt cette verveine
D’un coup d’éventail fut fêlé ;
Le coup dut l’effleurer à peine :
Aucun bruit ne l’a révélé.

Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D’une marche invisible et sûre
En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s’est épuisé ;
Personne encore ne s’en doute ;
N’y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu’on aime,
Effleurant le coeur, le meurtrit ;
Puis le coeur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt ;

Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde ;
Il est brisé, n’y touchez pas.

René-François Sully Prudhomme, Stances et poèmes, 1865

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