2089 : l’ère du bonheur obligatoire

Une fable noire sur les dérives du bonheur obligatoire

Nous vivons dans une époque fascinante : jamais les discours sur le bonheur n’ont été aussi omniprésents. Il faut être épanoui, aligné, positif, inspirant. Tout est tourné vers soi. Le bonheur est devenu une quête individuelle, presque une performance. On s’engage… de loin. On milite… en ligne. Mais au fond, on creuse son nombril plus qu’on ne construit du commun.

Et si cette obsession du bonheur personnel était une autre forme d’aliénation ?
Et si ce bonheur qu’on prétend libre était en fait prescrit, noté, surveillé, exigé ?
Et si l’on vous disait comment être heureux ? À quelle fréquence, à quel niveau, avec quelle intensité ?
Et si l’on vous punissait pour ne pas l’être ?

Dans Que du Bonheur (titre provisoire), j’ai imaginé une société qui a décidé de faire du bonheur une norme collective obligatoire. On y mesure vos « points-bonheur », on vous évalue sur vos émotions, vos choix, vos pensées même.
Mais vouloir rendre les autres heureux de force, est-ce encore les aimer ?
Et que se passe-t-il quand le malheur devient une forme de résistance ?

Ce roman dystopique est une fable noire sur notre époque.
Une époque où l’on pense que l’épanouissement suffit à tout réparer — alors qu’il ne fait parfois que renforcer les murs de nos prisons.

« Notre premier réflexe à tous est maintenant de vérifier notre solde sur la montre-compteur que nous portons au poignet. »

– Sophie Aubard

Que du Bonheur nouvelle

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2089, les systèmes financiers mondiaux ont volé en éclat. Et depuis vingt ans, les citoyens ne sont plus rémunérés en euros, dollars ou n’importe quelle monnaie sonnante et trébuchante. L’argent n’existe plus.

Le nouvel étalon universel a mis tout le monde d’accord. Le bonheur. Comme d’habitude, les Gaulois en sont passés par la révolution. Ils ont beaucoup débattu, se sont affrontés, certains en sont morts. Finalement, la valeur inédite est apparue, évidente. Quelle monnaie plus belle et plus altruiste que le bonheur des autres ?

De nos jours, on ne s’enrichit plus de l’assouvissement de son propre plaisir, comme on pouvait s’y adonner avec l’argent. Ce serait trop simple et si peu moral d’être enchanté au détriment de nos semblables. Ce qui alimente les hommes et les femmes de notre nation est leur capacité à rendre leurs prochains heureux. Les hommes ne croient plus en d’improbables dieux sanguinaires, ils sont devenus Dieu. Les hommes sont bons. Eux seuls tiennent les commandes pour décider de combler chacun de joie, sans exception.

Sans cette faculté à prodiguer la félicité, je n’aurais ni maison, ni travail, ni nourriture. Et, par-dessus tout, Scott n’aurait pas choisi de mêler son bonheur au mien.

Cependant, comme un coude cogné dans un angle, la douleur n’est pas violente, mais lancinante. Mes parents et ma sœur me manquent. Enfin, ma sœur est jeune, elle a sa vie et s’en remettra. Elle est beaucoup plus forte et conciliante que moi. Nous ne sommes pas tous construits de la même façon. Je suis certainement plus bringuebalante que les autres, mes fondations un peu moins solides. J’ai connu le règne de l’argent dans les premières années de mon enfance. Avant ou maintenant, le choix s’avère difficile. En revanche, pour rendre mes parents heureux, j’ai dû disparaître de leur horizon. Cela peut sembler cruel. Je ne les ai pas affrontés, je ne les ai plus accablés. Parfois, il est préférable de mentir, pour rester enthousiaste et dans le positif. Mes chers parents, ce qu’ils ignorent ne les attriste pas. Je préfère ne pas y penser.

Pourtant, comme moi chaque matin, ils consultent leur compteur. Avant même d’enclencher la dosette dans la machine à café, ou de soulager leur vessie. Notre premier réflexe à tous est maintenant de vérifier notre solde sur la montre-compteur que nous portons au poignet. Elle affiche la densité de bonheur que la veille nous avons réussi à prodiguer.

Et en ce moment, je dirais que je surfe sur le haut de la vague, toutes mes actions sont récompensées. Je vais bientôt atteindre les 5000 points, le niveau requis pour devenir manager. Je serai parfaite pour impulser des ondes aux saveurs de miel à mes collègues.

Rendre les autres heureux me comble, que pourrais-je attendre de plus noble de la vie ? Mon petit ami Scott m’y aide beaucoup. Toujours de bonne humeur, le mot taquin pour désamorcer tout embryon de dispute. Un tendre cœur, il me remplirait presque de joie. Le niveau effarant de mon capital exposé sur ma montre-compteur, Scott, mon travail.

Tout laisse à penser que la vie me sourit. De ce sourire creux aux dents pourtant proéminentes, comme celui d’un cadavre depuis longtemps enterré. Mes parents me manquent. Pour leur bonheur, ils doivent ignorer le mien. Triste réalité, mais je suis certaine que tout va s’arranger. Un jour, je retournerai chez moi, mes parents m’attendront sur le pas de la porte. Maman aura la larme à l’œil, « Ma Chérie, comme tu nous as manqués, comme tu avais raison. » J’espère voir bientôt cette lueur scintiller dans leurs yeux. Qu’une clarté dévoile enfin l’amour infini que je leur porte. Mon indéfectible amour n’est pas satisfaisant pour les Inspecteurs. C’est du moins ce qu’a révélé mon compteur par le passé.

Car, si demain je venais à frapper à leur porte, ils me la claqueraient au nez, j’ai trop abimé leur cœur, ils préfèrent ne pas savoir. Alors, je falsifie ma vie en la leur dissimulant. Les tromper me mutile encore plus le cœur maintenant. Je réalise comme je les aime. Leur absence me pèse trop. Je commence à me lasser de ce rôle, et à manquer de courage, avec Scott aussi. Être vraie provoquerait un terrible écroulement du capital bonheur de mes proches. Mon bonheur au détriment du leur ? Quelles seraient les conséquences de cesser d’être une gentille citoyenne ? Dramatiques.

Pour finir les présentations, je me prénomme Prune. Mais on m’a rebaptisée Li Mie qui signifie « fleur de prune en chinois ». Mes parents ont fait le pari en me dépersonnalisant, de rendre un milliard et demi de Chinois heureux. Je ne suis jamais allée en Chine.

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